« Le Monde in English » est un succès, pas une martingale

Le Mone in English Le Mone in English
David Carzon (ex Arte, Télérama, Libération, Binge Audio) est journaliste, consultant et auteur. Cet article a été initialement publié dans sa newsletter Hupster le 5 février 2026 et fait suite à notre premier sujet sur Le Monde in English, publié 6 mois après son lancement, en 2022.

Je n’arrête pas de voir fleurir des projets de lancements de versions internationales de journaux et de magazines français voulant surfer sur les possibilités offertes aujourd’hui par la traduction via IA.

De jolis effets d’annonce, mais perso, j’ai un doute sur la pertinence de ces développements pour des médias privés (je mets de côté Arte pour qui ce genre de projets fait partie de sa raison d’être).

Pour savoir s’il y existe de véritables opportunités, j’ai dressé un bilan du Monde in English avec Arnaud Aubron, directeur de la diversification au Monde. C’est lui qui a mené le projet et ça tombe bien, ça va faire 4 ans qu’il existe et Arnaud m’a annoncé qu’ils allaient être rentables en 2026.

Ça veut donc dire que c’est une bonne idée reproductible ? Pas si simple. Je le laisse vous expliquer ça.

Quels besoins aviez-vous identifiés pour lancer Le Monde in English ?

Arnaud Aubron

C’est un projet vieux comme le monde. On s’est par exemple rendu compte à posteriori qu’il y avait eu Le Monde in English en version papier à la fin des années 60. Une expérience qui n’a pas duré très longtemps. Au fond, il y a toujours eu cette idée qu’en tant que journal de référence,Le Monde devait avoir une version anglaise. Si tu veux parler au monde entier, tu parles en anglais. C’est sûrement encore plus vrai aujourd’hui que ça ne l’était quand le journal s’est créé.
Ça a donc toujours été une évidence, mais ce n’était pas viable économiquement. Quand on en a reparlé en 2021 et qu’on a décidé de se lancer, il y a deux choses qui avaient changé et qui ont rendu ce projet possible. D’un côté, les progrès de l’IA et de DeepL en particulier. Avant il aurait fallu une armée de traducteurs et ce n’était pas viable économiquement.

Et de l’autre côté, il y avait l’abonnement numérique. Parce qu’un modèle économique basé sur la publicité ne peut pas fonctionner pour un tel projet. Les marchés sont nationaux, personne n’achète des campagnes mondiales.
Et comme par définition, l’audience va être morcelée, ça fait des petites audiences et des petits marchés.

Vous aviez dès le départ une idée du public visé ?

Il y avait une question de moment d’abord. On a commencé à parler de ce projet en septembre 2021. On a lancé le produit en avril 2022 juste avant l’élection présidentielle pour profiter de cet événement, de cette fenêtre d’exposition. Pas de bêta, pas de test. On avait juste sorti une newsletter en anglais sur l’élection présidentielle un peu avant.

Au départ, on avait une idée géographique du public qu’on visait : les États-Unis, clairement. C’est le plus grand pays, la propension à l’abonnement y est très forte et le pouvoir d’achat aussi. On savait que ce serait notre premier marché. On savait aussi que ce serait un « second read ». Résultat, on a essayé d’être sur des prix moins élevés, en se disant que notre offre allait être quelque chose de complémentaire. Et qui dit complémentaire dit des lecteurs qui ont du temps. Les étudiants et les retraités y sont sur-représentés.

Comme vous êtes sur de l’abonnement, vous êtes sur une logique de qualité. Comment c’est compatible avec l’IA ?

C’est effectivement très important. Nous n’avons pris aucun risque. La règle en matière de traduction, c’est qu’elle doit toujours être faite par des natifs de la langue vers laquelle on traduit. Nous avons donc passé un contrat avec une agence de traducteurs professionnels américains. Et nous avons recruté des journalistes natifs anglophones pour monter une équipe de six personnes à Paris et deux à Los Angeles afin d’être présents 24 heures sur 24.

Concrètement, chaque article est traduit par l’IA d’abord, puis relu par le traducteur professionnel, puis relu par le journaliste natif anglophone. On savait qu’on ne pouvait pas se permettre la moindre erreur. D’ailleurs, on a eu très peu de retours négatifs. Alors qu’avant, les rares fois où l’on traduisait en anglais un article du Monde, comme un édito, il y avait toujours quelqu’un dans les commentaires pour juger la traduction nulle.

Au fur et à mesure, nous avons amélioré nos process. Nos journalistes ont de mieux en mieux repéré les endroits où il fallait ajouter de la contextualisation. Et l’intelligence artificielle a fait des progrès absolument dingues. Concrètement, nous sommes passés de DeepL à ChatGPT parce que ce dernier nous permettait de mieux customiser ce dont nous avons besoin. Résultat, depuis l’an dernier, maintenant que nous maîtrisons ce process, nous avons décidé de nous passer de l’agence de traduction.

En ce qui nous concerne, et c’est essentiel pour le Monde, l’IA n’a pas détruit d’emplois, elle a au contraire permis de créer dix postes de journalistes en CDI. Parce que sans IA, on n’aurait pas pu monter ce projet qui aurait été trop pharaonique.

Quelles ont été les étapes les plus importantes durant ces quatre années ?

De passer du modèle DeepL avec des agences de traduction au modèle ChatGPT sans agence de traduction tout en gardant le même niveau de qualité. Sur le reste, le modèle reste à peu près identique. À savoir une trentaine d’articles traduits quotidiennement sur la centaine que doit publier Le Monde tous les jours.

Un événement important, ça a été le lancement de la chaîne YouTube du Monde in English en 2023. Récemment, on a eu un gros succès avec notre film sur les attentats du 13 novembre racontés minute par minute. La version française a fait un peu moins de 2 millions de vues et 1,3 million pour la version anglaise. C’est la première fois que l’on atteint de tels niveaux. En revanche, c’est très difficile d’exister sur les réseaux sociaux en s’étant lancé tardivement, en 2022. C’est un vrai challenge de faire grossir un compte aujourd’hui.

Et vous avez affiné votre cible, identifié votre lectorat ?

On avait un petit peu peur au début que notre public soit en France, ce qui aurait été une sorte d’échec pour nous. On s’est vite rendu compte que nous avions la moitié des abonnés et un tiers de l’audience aux États-Unis. Et ça n’a pas bougé.
On va relancer une étude pour qualifier notre lectorat, principalement aux États-Unis et au Royaume-Uni. La dernière fois qu’on l’a fait, il y avait une sur-représentation des étudiants et des retraités. C’est vrai qu’on regarde surtout le marché US parce que pour le reste, le marché reste très fragmenté. On sur-performe parfois sur certains marchés pour des raisons improbables et c’est dur d’en tirer des leçons.
Aujourd’hui, ça nous amène à réfléchir à la manière de cibler encore mieux le marché américain qui, quand même, est de loin le premier pour nous.

Vous avez senti un effet Trump ? On s’intéresse un peu plus à ce qui se dit en France ?

Oui, clairement, il y a une grosse accélération du trafic depuis ce qui s’est passé au Venezuela et à Minneapolis. On sent un intérêt pour tout ce qui va être opinions, tribunes… Mais c’est le genre de tendances qu’on observait déjà dans le groupe : les lecteurs de Courrier International n’aiment rien tant que de bons éditos anglais qui disent, souvent, tout le mal possible de la France. Cet effet miroir est encore plus fort aujourd’hui.

Est-ce que ça peut vous inciter à produire des contenus en langue native ?

On l’a déjà fait avec notre ancien correspondant à Washington, Gilles Paris, qui produit de temps en temps des articles en anglais. Mais ça reste l’exception. Avec les récents développements, il faudra peut-être discuter un jour de la manière dont on peut se développer. Est-ce que par exemple, ça pourrait être intéressant de créer un podcast en anglais ? De traduire plus d’articles ? Est-ce que ça doit être davantage du contenu type explainer ? Toutes ces questions vont se poser…

Est-ce que vous êtes rentables ?

On projette de l’être en 2026 pour deux raisons : la fin du recours à l’agence de traduction et la montée en puissance du portefeuille d’abonnés, qui atteint les 15 000. On avait prévu d’être rentable au bout de 5 ans, ça sera en 4 ans.

Et pour la suite ?

Lancer une version du Monde dans une autre langue n’est pas une option à ce stade. J’ai été beaucoup interrogé par des publications étrangères qui s’intéressent à notre projet. Il suscite beaucoup d’intérêt. Mais je dis attention, Le Monde in English est un succès parce qu’il réunit deux ingrédients à mon avis incontournables :

Premièrement : Le Monde est un journal qui avait déjà une existence à l’étranger. Avant le lancement, on avait fait une étude de reconnaissance de la marque aux États-Unis et en Angleterre et il y avait un nombre intéressant de gens qui étaient familiers avec Le Monde. Même s’ils ne nous lisaient pas forcément, ils nous connaissaient.

Et deuxièmement, nous traduisons du français vers l’anglais, ce qui nous donne accès au marché américain, très porteur pour les médias par abonnement. Honnêtement, j’ai des doutes sur le fait qu’on pourrait rencontrer le même succès en espagnol, qui paraîtrait être le développement le plus naturel, et encore moins dans une autre langue.

Nous pensons par contre que d’autres développements en langue anglaise sont possibles. C’est le cas avec le lancement de M International, ses deux numéros par an et sa newsletter quinzomadaire.

L’IA permet pourtant de traduire dans toutes les langues…

Après quatre ans, mon retour d’expérience est que ce n’est pas si facile. De nombreux ingrédients doivent être réunis pour qu’un tel projet fonctionne. Croire que, juste parce que l’outil est disponible, il peut créer un marché à l’international, ce n’est pas si simple. Nous recommandons la prudence à ceux qui nous demandent conseil.

D’autant que le marché des news reste très national. On pourrait se dire que la guerre en Ukraine, ce qu’il se passe à Minneapolis, tout ça intéresse tout le monde de la même manière. Ce n’est pas le cas. On ne regarde pas les infos de la même manière depuis l’Italie, depuis l’Espagne, depuis la France…

Et dans chaque pays, les publications existantes ont déjà du mal à vivre, le marché est difficile et ce n’est pas en ayant 300 publications étrangères qui arrivent sur le marché, que chacun va pouvoir en vivre.

De toute façon, ce lectorat ne va pas vous considérer comme leur première source d’informations. Il faut les convaincre de justement s’intéresser à ce biais, à cet autre regard qu’on est à même de leur proposer. C’est là-dessus d’ailleurs que nous avons fait notre campagne de communication : offrir une perspective française, ou européenne selon les cas, sur l’actualité du monde.